
Collage par Stephjag
11 septembre 2002
05:21 GMT
Appartement de Mac
Georgetown, DC
[Point de vue de Mac]
Je ne peux pas dormir. J’ai essayé.
Mais cela n’ira pas. Je le sais. Je me connais. Je suis solide et je peux
me forcer à presque tout faire. Mais je ne peux me forcer à m’endormir. C’est
toujours la même chose lorsque quelque chose m’ennuie vraiment. Les pensées
viennent et repartent très rapidement. Elles traversent mon esprit sans jamais
vraiment atteindre ma conscience. La seule constante est la douleur. Ce n’est
pas que je ne peux la supporter. Je peux presque l’ignorer. C’est une sorte
de mal endormi qui crée une certaine pression à l’intérieur de ma poitrine.
Mais elle est là et elle ne disparaîtra pas aussi longtemps que je ne dormirai
pas. Le sommeil vous fait soit oublier vos problèmes soit il les fait s’accumuler
en cauchemar et à un certain point vous ne pouvez que vous réveiller et être
heureux que ce soit terminé. Mais je ne peux pas dormir.
J’ai ouvert la fenêtre il y a un
moment. Maintenant je m’appuie sur l’encadrement de la fenêtre, mes bras croisés
sur la poitrine, et je laisse mes yeux se promener alentours. C’est une nuit
chaude qui nous dit que nous sommes toujours en été. La lune n’était toujours
pas apparue, mail elle le ferait, au environ de 0330 EST. Je l’ai lu dans
le journal, juste à côté des prévisions météo. C’est une nuit calme, quelques
bruits. C’était également une nuit calme il y a un an, avant que l’enfer ne
se déchaîne.
Je n’arrive pas à croire que cela
fait déjà un an depuis ce jour qui a changé nos vies. Pour le moment je ne
pense pas aux gens qui étaient directement impliqués dans la tragédie. Avec
toutes les commémorations, toutes les chaînes de télévision montrant ces affreuses
images sans arrêt, toutes ces pages commémoratives ou brochures qu’ils mettent
sur le marché et tous ces livres qui sont vendus à nouveau… avec toutes ces
choses vous pouvez être certain de vous rappeler tous ces gens de toute manière.
Vous êtes forcez de tomber sur ces histoires. Et d’une certaine manière vous
ne pouvez empêcher qu’elles vous touchent. Cela aurait pu être moi. Je veux
dire, je me rends au Pentagone régulièrement, n’est-ce pas ? J’aurais
pu m’y rendre ce jour là et pour une raison je ne l’ai pas fais.
Mais en ce moment, je ne pense pas
aux victimes ou leurs familles. Je réfléchis sur le comment ces attaqueS ont
changé ma propre vie — mes priorités, mes façons de penser. Et les vies des
personnes auxquelles je tiens le plus.
Ai-je jamais pensé à aller en Afghanistan
avant ? Ou bien que Harm marche sur une mine anti-personnelle ?
Ou que Bud perde sa jambe à cause d’un de ces engins de malheur ? Ou
Harm mettant sa vie en jeu — une nouvelle fois — pour chasser un affreux un
missile nucléaire. Cette dernière année a laissé des traces amères sur nos
vies. Juste parce que quelqu’un quelque part nous déteste tellement qu’il
a convaincu de jeunes gens de faire s’écraser des avions dans des buildings,
tuant des milliers d’hommes et de femmes.
Une légère brise fait voler doucement
ma robe de chambre. Je serre mes bras un peu plus autour de moi, me demandant
s’il y a d’autres gens qui sont incapables de dormir parce qu’ils combattent
les démons du passé qui peuvent facilement être les mêmes auxquels nous devrons
faire face dans le futur.
J’ai envie d’appeler Harm. Il y a
au moins un petit rayon de soleil dans le tableau que je viens de peindre.
Nous nous sommes rapprochés.
Je me refuse à penser que nous avions
besoin de cette tragédie et ses conséquences pour finalement emprunter la
bonne route. Peut-être en avions-nous besoin. Mais j’espère encore que nous
aurions réussi de toute manière. De toute façon, les choses étant ce qu’elles
sont, toutes les douleurs et les peurs auxquelles nous avons dû faire face
durant les derniers mois nous ont considérablement rapprochés l’un de l’autre.
Nous avons eu quelques indices sur le fait qu’un de nous aurait pu perdre
l’autre. Peut-être que je devrais l’appeler.
Je marche jusqu’à ma table de nuit
pour prendre mon téléphone sans fil. Lorsque je m’apprête à composer le numéro,
il se met à sonner.
« Mackenzie. »
[« Je savais que vous seriez
réveillée. »]
« Harm ? Que se passe-t–il ? »
[« Je ne peux pas dormir »]
sa voix était basse et légèrement tendue.
« Quel est le problème ? »
[« Je pense à tout un tas de
choses et à rien. »]
« Oui. Moi aussi. »
[« C’est ce que je pensais. »]
« Vous paraissez ennuyé. »
[« Vous savez Mac, depuis que
nous sommes rentrés, ça a été difficile de chasser certaines choses de mon
esprit. Elles… et bien… en quelque sorte persistent dans un coin distant et
lorsque vous baissez votre garde elles commencent à vous hanter. »]
« Vous voulez passer prendre
un café ? »
Je peux l’entendre sourire. [« N’importe
quel autre jour, je serais déjà devant votre porte. Mais ce soir je ressens
le besoin d’être seul. Je … »]
Une petite vague de déception glissa
sur moi, mais je sentis qu’il n’avait pas encore terminé. Il veut ajouter
quelque chose, il semble juste ne pas savoir comment l’exprimer. J’attends
simplement. Il a besoin d’un peu de temps.
Il essaie à nouveau. [« Lorsque
je suis avec vous c’est… plutôt ça me bouleverse… émotionnellement, vous savez.
Ça a toujours été le cas. Je suppose que j’ai simplement arrêté de le combattre
à un moment donné durant ces derniers mois. Et ça ne me gêne pas. Mais un
jour comme celui-ci lorsque vos émotions sont déjà à un tel niveau… être avec
vous me déconcerterait encore plus, Sarah vous le comprenez n’est-ce pas ?
»]
Son honnête me touche. Il essaie
de laisser parler son cœur, et j’en suis heureuse. « Je comprends. Mais
que diriez-vous de partager une tasse de café au téléphone ? Vous
m’avez appelé, vous vous rappelez ? »
De petits rires se firent entendre
sur la line. [« Oui. Attendez une minute, vous voulez ? »]
Je peux l’entendre déposer le récepteur.
Je vais dans la cuisine et m’occupe du percolateur. Comme le liquide brun
commence à couler dans la tasse, je reprends le combiné. [« J’ai mon café. Et vous ? »]
« J’y travaille, » je réponds
doucement ne sachant pas vraiment quoi dire ensuite. La douleur sourde était
toujours là, bien qu’elle diminue pendant qu’il me parle.
Nous sommes silencieux une minute.
Ensuite il reparle, sa voix est distante. [« Pensez-vous que quelqu’un
parmi eux suspectait que quelque chose était sur le point de se passer ? »]
Sachant exactement à quoi il fait
référence, je lui réponds en soupirant. « Je l’ignore. Peut-être. Parfois
vous avez le sentiment que quelque chose se prépare. Mais je suis certaine
que personne ne s’attendait à ce que ce soit si terrible que ça. » Je
prends ma tasse et bois une longue gorgée. Lorsque je continue, ma voix est
basse. « Qu’est-ce qui fait qu’ils nous haïssent tellement Harm ? »
[« Nous sommes différents. »]
« Et alors ? » Je
laisse échapper un rire amer.
[« On en revient toujours au
même point, Mac. Nommez-moi une guerre où ce n’est pas le cas. »]
J’y réfléchis. Il a peut-être raison.
« Qu’y a-t-il de mauvais à être différent des autres?
[« Rien cela demande juste beaucoup
de courage pour le comprendre. C’est assez facile à accepter lorsque tout
va bien. Si ce n’était pas le cas, il est plus facile de blâmer les autres
de votre situation actuelle. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi ils
n’acceptent pas l’aide que nous continuons à leur offrir. »]
« L’Islam à tendance à être
dogmatique. Exact, il ne vous dit pas de tuer des personnes innocentes. Mais
il vous commende de défendre votre religion par le feu et l’épée. C’est ce
qu’ils pensent qu’ils font. Nous sommes les infidèles.
[« Ainsi vous avez déjà votre
réponse à votre question pourquoi nous haïssent-ils. »]
« Mais combattre les infidèles
ne signifie pas nécessairement de le faire de manière lâche, Harm. Il y a
d’autres façons. »
Il soupire. [« Peut-être est-ce
simplement qu’ils ne peuvent accepter que notre monde fonctionne et pas le
leur. »]
« Nous avons eu six cents ans
de plus que les Musulmans pour prendre conscience de nos croyances. Repensez
à où en était le Christianisme il a y six cents ans et vous vous retrouverez
en plein milieux de l’inquisition Espagnole. »
[« Vous voulez leur dire :
‘ Tout ce que vous avez à faire c’est de leur dire d’attendre six cents ans
de plus et tout ira bien ?’ Ce n’est pas une solution, Mac. C’est pourquoi
nous continuons à leur offrir de les aider, afin d’écouter le processus d’apprentissage.
»]
« Parfois j’ai le sentiment
que le monde occidental pourrait être un peu plus diplomatique. Nous avons
tendance à les traiter comme des petits enfants. Mais leur culture est bien
plus âgée que la nôtre. Peut-être seraient-ils plus enclins à écouter si nous
étions plus enclins à les respecter. »
[« Vous devez d’abord réformer
l’espèce humaine dans ce cas, Mac. Même si neuf personnes sur dix s’insèrent
dans votre projet, un Ousama se montrera et le détruira. »]
Je suis en train de me mettre en
colère à l’entendre parler comme ça. « Alors vous proposez de laisser
les choses se faire ? D’arrêter de se battre pour ce qui nous est cher
et précieux, pour ce en quoi nous croyons ? Simplement parce que vous
dites que nous ne pouvons de toute façon pas protéger notre monde ? »
[« Ce n’est pas ce que j’ai
voulu dire et vous le savez. Mais je ne veux pas que nous nous cramponnions
à de simples vérités. Vous savez s’il y a une chose que j’ai apprise durant
les événements de l’année dernière, ce pourrait bien être le fait de vivre
selon ses croyances. Je crois en notre société et c’est pourquoi je me lèverai
toujours et la défendrai lorsque j’en ai la chance. Mais nous ne devons pas
non plus gâcher nos vies en essayant de trouver des solutions pour des problèmes
qui sont bien trop complexes pour être résolus dans la vie d’un seul homme.
»] Sa voix baissa jusqu’à être pratiquement un murmure. [« Vivez selon
vos valeurs, Mac. Ici et maintenant. Protégez et défendez-les. Si tout le
monde le faisait, les choses pourraient fonctionner après tout. Je ne pense
pas qu’il y a beaucoup plus de choses que vous et moi pourrions faire. Mais
nous pourrions saisir le temps que Dieu nous permet d’avoir »]
Avalant ma dernière gorgée de café,
je suis silencieuse pendant un bon moment. Il me laisse le temps, sachant
que je ne raccrocherai pas. « J’imagine que vous avez raison, »
ajoutais-je enfin pensivement « Nous devons faire tout ce que nous pouvons
dans notre petit rayon d’action. Mais nous avons le doit de temps en temps
de tout exclure et de vivre pour nous-même. La seule chose dont nous devons
nous assurer est de ne pas perdre notre foi en Dieu. »
[« Et nous ne devons jamais oublier
de Le remercier de nous avoir permis de rencontrer des gens qui resteront
toujours à nos côtés. Que nous pouvons aimer.»]
« Je remercie Dieu pour vous,
Harm. Merci de m’avoir aidée à me remettre dans le droit chemin, » formulais-je
simplement. Cela vient si naturellement, que cela m’est égal que je viens
probablement de révéler plus que je n’en avais réellement l’intention.
[« Vous avez fait la même chose
pour moi. Nous n’avons résolu aucun problème. Mais les partager soulage la
douleur n’est-ce pas Sarah ? »]
« Oui »
[« Pensez-vous que vous serez
capable de dormir maintenant, Marine ? »]
Demande-t-il tendrement.
Je souris. « Oui, je pense que
oui. Vous ? »
[« Oui. »]
« Bonne nuit, Harm. Merci d’avoir
appelé. »
[« Bonne nuit, Sarah. »]
Notre silence se prolonge pendant
quelques secondes. Aucun de nous ne veut mettre fin à la communication. Trop
de choses ont été dites. Mais trop de choses pourtant n’ont pas été dites.
Poussé par une impulsion, je prends une profonde inspiration.
« Harm ? »
[« Oui. »]
« Je vous aime. »
Silence. Seigneur j’en ai trop dis.
Je le sais ! N’apprends-tu donc jamais Mackenzie ?
Puis brusquement je l’entends expirer
profondément comme s’il avait retenu sa respiration. Sa voix est très chaude
lorsqu’il parle, me faisant voir clairement par son sourire surpris qu’il
est incertain.
[« Je vous aime aussi, Sarah. »]
Avec un sourire aux lèvres et dans
mon cœur, je mets fin à la communication. Je sais que je vais dormir à présent.
La douleur s’est envolée.
FIN (les feedback sont toujours appréciés)