-Harm ! Quelle tête
vous faites ! Vous n’avez pas dormi ? Vous avez peur que je vous
batte à l’audience la semaine prochaine ? Ce n’est pourtant pas la peine
de vous fatiguer ! Votre client est coupable, vous avez perdu d’avance.
Le
colonel MacKenzie arrêta sa tirade et attendit une réplique qui ne vint pas.
Elle dévisagea alors son collègue : traits tirés, yeux cernés, dos courbé,
il n’était vraiment pas en forme. Elle reprit, conciliante :
-Vous devriez rentrer vous
reposer. Vous avez l’air malade.
-Mac, je ne suis pas malade.
Mon frère a disparu. Prisonnier ou mort, ils n’en savent encore rien.
-Je suis désolée Harm.
Je ne le savais pas.
-L’Amiral m’a donné la
permission de partir avec un convoi de jeunes recrues envoyées en formation
en Italie. Je vais aller à sa recherche.
La jeune femme crut s’étouffer.
La dernière fois, l’Amiral avait catégoriquement refusé de laisser partir
l’un de ses meilleurs officiers.
Pourquoi le laissait-il
donc y aller ? Elle planta là son ami et courut au bureau de l’Amiral
qui la reçut en souriant :
-Bonjour Colonel !
Vous venez m’apporter vos rapports de bonne heure aujourd’hui !
-Monsieur, il ne s’agit
pas de mes rapports mais du Capitaine Rabb.
-Qu’a-t-il ?
-Il m’a dit que vous le
laissiez partir en Russie à la recherche de son jeune frère.
-C’est exact, Colonel.
-Mais…Vous ne pouvez pas !
Qui s’occupera de ses dossiers ?
-Ne vous inquiétez pas
pour ça. Le lieutenant Roberts manque de travail en ce moment et de toute
façon, aucune affaire importante ne nécessite pour l’instant sa présence.
-Il ira seul ?
-Bien sûr ! Le Capitaine
n’est plus un enfant, bien qu’on puisse parfois se poser la question. Il sait
se tenir correctement, tout du moins dans la plupart des cas…
-Amiral, je ne pense pas
que ce soit une bonne idée. Pourrais-je l’accompagner ?
-Certainement pas !
J’ai besoin de vous ici. De plus, n’oubliez pas que votre mariage est maintenant
tout proche. Vous ne pouvez pas partir…
-Mais Monsieur…
-Sans discussion Colonel.
C’est un ordre. Rompez.
-Bien Amiral.
Elle claqua des talons
et sortit.
jag
-Ainsi, vous allez jusqu’en
Russie…
-Oui, Mon Général. Je suis
à la recherche de mon frère.
-Que fait-il donc là-bas ?
-Il fait partie de l’armée
russe.
-Russe ?
-Oui. Il n’est en fait
que mon demi-frère et a grandi en Russie, pendant que je vivais avec ma mère
aux Etats-Unis. Mon père avait été fait prisonnier de guerre au Viêt-Nam puis
déporté en Sibérie.
-Je
vois, Capitaine. Je vous souhaite bonne chance et beaucoup de courage.
-Merci Monsieur. Je crois
que j’en aurai bien besoin.
A ce moment-là, une secousse
ébranla l’avion. Un jeune lieutenant s’approcha, l’ai inquiet :
-Monsieur, en raison d’un
problème dont nous ignorons la cause, un de nos moteurs s’est arrêté.
-Ce n’est pas grave, lieutenant.
Nous n’avons qu’à envoyer un message d’alerte à l’aéroport le plus proche
et à nous poser.
-Mais les autres moteurs
perdent eux aussi leur puissance et…
Une seconde secousse frappa
l’appareil :
-Pourquoi ne l’avez-vous
pas dit auparavant, lieutenant ? Posez-vous immédiatement ! Trouvez
un espace assez grand et posez-vous ! Il ne faut plus perdre une seule
seconde !
jag
10H00 Hôpital de l’armée
de l’air. Nord de la France.
Le capitaine regardait
avec consternation le plâtre qui emprisonnait son poignet. Pourtant, ce n’était
pas le plus grave : cinq côtes cassées et deux fêlées, il ne pouvait
plus bouger sans éprouver de douleur insupportable.
Quelle poisse ! Le
médecin lui avait expliqué qu’il lui faudrait attendre et qu’il aurait mal
pendant au moins un mois. Jamais il n’accepterait de rester bloqué ici aussi
longtemps ! Pour l’instant, il ne pouvait réellement pas remuer mais
il n’attendrait pas un mois. La vie de Sergueï en dépendait peut-être.
Interrompant ses pensées,
une jeune femme pénétra dans sa chambre et se présenta :
-Bonjour ! Je m’appelle
Rose Goldwano. Vous êtes le capitaine de corvette Harmon Rabb Jr, je suppose ?
-Oui, mademoiselle.
-Je vais aller droit au
but, ça vous évitera de poser trop de questions. Cet hôpital est certes utilisé
pour les militaires mais il manque tout de même de place. Vous ne pouvez prendre
l’avion et rentrer chez vous bien que vous n’ayez pas besoin de soins. Je
vous propose donc de venir en convalescence chez moi. Ainsi, vous ne serez
plus à l’hôpital, ce qui ne peut que vous faire plaisir et ici, ils ont une
place libre. Compris ?
-Mais… Pourquoi feriez-vous
cela ?
-Je fais partie d’une association
qui s’appelle « remplir les cœurs, vider les hôpitaux. Ce n’est pas la
première fois et je peux vous promettre que vous vous sentirez bien. D’habitude,
je ne reçois que des soldats français, mais comme vous pouvez le constater,
je parle très bien l’anglais, ce qui facilitera la communication.
-Pourquoi des militaires ?
-Mon père était général
dans l’Armée de l’Air. Il a été blessé durant une campagne au Viêt-Nam et
je sais que l’affection de personnes amies lui a manqué. Alors ? Vous
êtes d’accord ?
Harm eut vite fait son
choix. Il détestait les hôpitaux :
-Oui, si je ne vous dérange
pas.
-Bien sûr que non.
jag
14H00
Domicile de Rose. A deux heures de route de la ville
-Vous
êtes bien installé ?
-Très bien. Je vous remercie,
mademoiselle.
-Rose, capitaine. Mon nom
est Rose. Je vais vous chercher à boire.
-Dans ce cas, moi, c’est
Harm. Dites, dans combien de temps, pourrais-je partir ?
-Vous voulez déjà me quitter ?
Merci ! s’offusqua la jeune femme.
-Ce n’est pas cela !
Je dois retrouver mon frère. Il est prisonnier des Tchétchènes. Il est russe.
-Russe ?
-Mon père a été fait prisonnier
durant la guerre du Viêt-Nam. Il s’était évadé et vivait chez une femme en
Russie. Voilà comment j’ai hérité d’un petit frère mais mon père a eu moins
de chance que le vôtre : il n’est jamais rentré.
-Excusez-moi, Harm. Mais
si vous le voulez, je pourrai me renseigner au sujet de votre frère. J’ai
des amis haut-placés dans l’armée.
-Vous feriez cela ?
-Si cela vous empêche de
vous enfuir !
Harm rougit. En effet,
il avait songé à passer quelques jours chez Rose, une semaine tout au plus
puis à reprendre son voyage vers la Russie.
-Merci. Merci pour tout.
2 semaines plus tard,
14H30 aéroport de Lille
-Vous
êtes bien Sergueï ? Le frère du capitaine Harmon Rabb ?
-Oui,
madame.
-Appelez-moi
Rose. Venez ! Vous avez l’air exténué. Un café et un croissant, ça vous
tente ?
-Avec
plaisir !
Rose
regardait avec tendresse le jeune russe avaler son croissant comme s’il n’avait
pas mangé depuis trois jours lorsqu’elle réalisa soudain que c’était certainement
vrai. Les prisons tchétchènes n’étaient pas réputées pour la qualité de leur
nourriture. Elle tendit son croissant, intact, au jeune homme :
-Tiens,
je n’ai pas faim.
Il
le prit, une lueur joyeuse dans les yeux :
-Je
n’en avais jamais mangé d’aussi bons !
-Sûr !
Quand tu auras fini, on rejoindra ton frère.
-Harm ?
Harm est en France ? Pourquoi n’est-il pas venu ?
-On
ne t’a rien dit ? Il a eu un accident d’avion en partant à ta recherche.
Il se remet doucement.
-Il
va bien ?
-Oui !
Il est un peu grognon parce qu’il ne peut pas bouger à cause de ses côtes
cassées mais sinon, il va très bien. Il s’inquiétait beaucoup pour toi.
-Je
le sais et j’en suis ravi. Sans ses soucis, je serai encore en train de mourir
de faim et de froid dans cette horrible prison. Allons-y !
16H00 Domicile de Rose
Avec
attendrissement, Rose observait les deux frères qui pleuraient de bonheur
en se retrouvant. Comme elle était heureuse d’avoir pu les aider !
Finalement,
elle sortit de la chambre en entendant le téléphone. Elle décrocha :
-Allô ?
-Bonjour.
Suis-je bien chez Mademoiselle Goldwano ?
-Oui,
c’est moi. Qui êtes-vous ?
Elle
se demandait qui pouvait bien avoir obtenu son numéro de téléphone. L’homme
parlait anglais ! A part le capitaine, elle ne connaissait personne.
-Je
suis l’Amiral Chegwidden. Le supérieur direct du Capitaine Rabb. On m’a dit
qu’il était chez vous ?
-En
effet. Il est en convalescence après son accident d’avion.
-Ce
garçon a vraiment un don pour attirer les ennuis… marmonna-t-il.
-Je
vous demande pardon ???
-Rien.
Laissez tomber. Dans combien de temps pourra-t-il rentrer ?
-Dans
deux semaines tout au plus. C’est un homme solide : il récupère vite.
-C’est
parfait. Je vous remercie de vous être si bien occupée de lui, mademoiselle.
J’espère qu’il n’a pas été insupportable, comme à son habitude.
-Pas
du tout, Monsieur. Ce fut un grand plaisir.
-Vous
avez de la chance. Par contre, j’ai une mauvaise nouvelle et autant qu’il
l’apprenne tout de suite. Nos agents ont perdu la trace de son frère dans
le camp tchétchène. On ne sait pas ce qu’il lui est arrivé.
-Sergueï ?
Mais il est ici !
-Chez
vous ?
-Oui,
depuis environ trente minutes.
-Vous
êtes en train de me dire que j’ai mobilisé toute une escouade d’agents spéciaux
et que j’ai plaidé auprès des politiciens pour rien ? Comment est-il
sorti ?
-Vous
oubliez que la France et la Russie ont de bons rapports. J’ai passé quelques
coups de fil à des amis militaires, j’ai attendu deux semaines et voilà !
Il a été échangé contre un prisonnier tchétchène.
-Vous
devriez rentrer dans l’armée ! Vous seriez d’une grande efficacité.
-Merci
Amiral. Au revoir.
1 semaine plus tard : Domicile de Rose
Debout,
le capitaine fixait avec ravissement les deux chevaux qui gambadaient devant
lui. Trois semaines qu’il n’était pas sorti. L’air ne lui avait jamais paru
aussi pur. Au sifflet de Rose, les deux étalons approchèrent. Harm demanda :
-Ils
ne se battent pas ?
-Jamais.
Ils ont grandi ensemble et se sont toujours adorés.
Elle
sauta lestement sur le dos du plus proche animal et interpella Sergueï :
-Tu
viens faire un tour ?
Le
jeune russe prit son élan et se retrouva sur le dos de l’étalon. Aussitôt,
celui-ci se cabra mais trop tard car le cavalier avait déjà affermi ses prises.
Il le fit retomber sur ses quatre pattes et partit au galop.
Impressionnée,
Rose lança :
-Il
est doué ! Je pensais que Corail allait le jeter à terre !
Puis
elle poussa sa monture à la poursuite de Sergueï.
Trois
fois, ils firent le tour du champ à grande vitesse puis enfin, ils s’arrêtèrent
devant Harm, ébahi :
-Je
n’ai jamais vu de chevaux aussi rapides !
Essoufflé,
Sergueï glissa au bas du cheval :
-Je
n’avais jamais été aussi vite ! Ils sont fantastiques !
-N’est-ce
pas ? Ce sont mes bébés : les choses que j’aime le plus au monde
après mon fiancé : Alex.
-Où
est-il ? Comment se fait-il que nous ne l’ayons jamais vu ?
-Il
travaille à l’étranger en ce moment, il est en stage. Il sera en vacances
dans une semaine. On pourra enfin passer quelques jours de rêve rien que nous
deux…
Le lendemain 13H30 : domicile de Rose
-Nous
allons pouvoir partir. J’ai récupéré toutes mes affaires et l’avion est dans
trois heures. On a juste le temps.
-J’ai
été ravie de vous rencontrer tous les deux. Faites attention à vous et téléphonez-moi
ou écrivez-moi, de temps en temps ! Ca me ferait très plaisir.
Puis,
alors que les deux garçons s’apprêtaient à monter dans la voiture, Harm râlant
contre son poignet, emprisonné dans le plâtre qui gênait ses mouvements, elle
ajouta :
-Oh
Harm ! Tu transmettras tous mes vœux de bonheur au colonel MacKenzie :
C’est une de tes amies, je crois…
-Mac ?
Mon dieu c’est vrai ! Son mariage est dans cinq jours ! Comment
la connais-tu ?
-Elle
a téléphoné peu après l’Amiral pour prendre de tes nouvelles puis tous les
deux jours. Mais elle n’a jamais voulu que je te passe le téléphone. Dépêchez-vous !
Vous allez être en retard !
La
voiture s’éloigna. Rose sourit : elle avait remarqué les yeux brillants
du capitaine lorsqu’elle avait mentionné Sarah MacKenzie. Elle avait longuement
discuté au téléphone avec cette américaine inconnue et elle avait cru discerner
un amour passionné derrière les remarques anodines de la jeune femme. Aussi
avait-elle été très surprise lorsque celle-ci lui avait demandé si Harm serait
là pour son mariage : avec un autre. Mais elle ne pouvait rien y faire
et si Sarah avait fait son choix, c’est qu’elle était sûre d’elle.
Alors
qu’elle allait rentrer chez elle, une voiture s’arrêta devant sa porte.
Une
belle femme aux cheveux courts en sortit. Vêtue d’un uniforme kaki, elle restait
élégante et Rose n’eut aucun mal à deviner qui se trouvait en face d’elle :
-Bonjour !
Je suis le colonel MacKenzie. J’aimerais parler à Harm.
Rose
soupira. Quel dommage !
-Il
vient de partir avec son frère pour prendre l’avion. Il voulait être rentré
pour votre mariage.
-Mon
mariage ? Oui, bien sûr ! C’est prévu dans cinq jours… Je suis ici
en mission spéciale de l’Amiral. Il fallait que je lui demande quelque chose.
-Mais…
Où est votre fiancé ?
-Mic
arrive mais il a dû attendre à cause de son passeport. Je n’ai pas voulu rester.
Rose
se détourna et découvrit, à l’horizon, un nuage noir qu’elle connaissait bien :
-Il
faut que je les rattrape ! Une tempête se prépare ! Ils n’auront
pas le temps d’atteindre la ville ! En coupant à travers champs, je dois
pouvoir le faire. Rentrez et fermez les volets. Vite !
Elle
lança un long sifflet et quelques secondes plus tard, Corail apparut. Elle
sauta sur son dos, serrant contre elle son écharpe puis elle partit au grand
galop à la poursuite du taxi, qui n’avait que dix minutes d’avance.
Au
bout d’un quart d’heure, elle aperçut la voiture et pressa sa monture, déjà
assez essoufflée. Puisant dans ses ressources, le superbe animal accéléra
encore et regagna du terrain sur la machine qui s’arrêta. Les deux soldats
en descendirent pendant que le chauffeur observait le ciel avec inquiétude.
-Que
se passe-t-il ?
-Une
tempête de neige arrive. Vous avez encore plus de quarante-cinq minutes de
route avant d’atteindre la ville. Il faut faire demi-tour.
Les
jeunes gens se tournèrent vers le chauffeur qui acquiesça :
-C’est
la meilleure solution. Dépêchons-nous.
Les
trois amis montèrent dans la voiture qui fit demi-tour, suivie de Corail,
soulagé du poids de sa cavalière.
Ils
arrivaient en vue de la maison lorsque la neige fondit sur eux. Tant bien
que mal, le chauffeur, Sébastien, gara son taxi devant la porte : Rose
prit alors la direction des opérations :
-Vous
allez sortir et courir jusqu’à la porte. Rentrez et fermez-la. Par contre, allez ouvrir celle de derrière. Il faut
que je m’occupe de Corail. La course puis la neige, il doit être épuisé.
-Tu
ne vas pas sortir dans le noir de cette tempête ! s’exclama Sergueï.
-Ne
t’inquiète pas ! Je vais attraper la crinière de Corail et il me conduira
à l’écurie. Les chevaux ont un sens de l’orientation bien plus développé que
le nôtre.
-Et
le chemin de l’étable jusqu’à la maison ?
-Alex
a installé une corde qui relie les deux bâtiments. Je ne cours aucun risque.
-OK
mais ne fais pas d’imprudence. Soupira Harm.
-Promis.
Allez-y un peu après moi, le temps que je m’éloigne. Ce serait stupide de
se cogner.
Elle
leur sourit et sortit. Dehors, la violence du vent était impressionnante.
De plus, il faisait noir mais à la faible lueur des phares, elle aperçut Corail.
Elle se précipita vers lui et attrapa les rênes et la crinière.
Comme
s’il n’avait attendu que cela, le bel animal se fraya résolument un chemin
parmi les éléments déchaînés. Enfin,
ils heurtèrent la porte de l’écurie que la jeune fille s’empressa d’ouvrir,
malgré ses doigts transis. Elle s’engouffra dans le passage, suivie par Corail.
Bien vite, elle claqua la porte et souffla sur ses mains : ces tempêtes
étaient rares mais très froides. La température avait chuté de dix degrés
en moins d’une heure et demi. Ensuite elle installa sa monture dans un box
généreusement paillé. Elle bouchonna le corps musclé jusqu’à ce que les poils
soient bien secs puis elle s’assura que l’autre pensionnaire du bâtiment avait
tout ce qu’il lui fallait. Elle ressortit ensuite dans le froid. Sa main agrippa
la corde et ne la lâcha plus jusqu’à la porte qu’elle ouvrit à la volée. Harm
était là. Il l’attira et referma la porte béante, qui laissait entrer de nombreux
flocons. Quelques secondes plus tard, Rose retrouva ses esprits. Elle s’écarta
de Harm et s’exclama :
-Pourquoi
es-tu là ? Je pouvais me débrouiller seule ! Je suis gelée !
Laisse-moi ! Sais-tu la température qu’il fait dans cette pièce ?
Tu vas tomber malade ! Retourne dans le salon et réchauffe-toi !
En
effet, le capitaine frissonnait. Il fit demi-tour mais Rose lut un tel chagrin
dans ses yeux qu’elle posa doucement une main sur son épaule :
-Merci
Harm.
Il
sourit et Rose retrouva ces douces paillettes dorées qui flottaient dans son
regard.
Elle
rejoignit le groupe dans la salle à manger après avoir retiré ses vêtements
trempés. Sa robe bleu nuit tranchait avec ses cheveux blond paille. Elle se
savait belle et ne regrettait qu’une chose : qu’Alex ne soit pas là.
Elle
trouva ses amis entourant la jeune colonel qui racontait son voyage avec animation
et elle remarqua avec amusement que la jeune femme dévorait littéralement
des yeux le beau capitaine pour qui elle avait traversé l’Atlantique. Elle
s’approcha et annonça :
-Tout
est bien qui finit bien. Nous sommes réunis ici, à l’abri de tout…
Le
téléphone sonna et lui coupa la parole. Elle courut décrocher : la ligne
était mauvaise mais elle reconnut le loueur de chevaux du village voisin :
-Mademoiselle
Goldwano ? Dites, un homme est venu me trouver, il se rendait chez vous.
Je lui ai dit qu’il allait y avoir une tempête et que ce n’était pas raisonnable,
surtout à cheval mais il n’y avait plus de taxis et il a insisté. Je lui ai
donné Eclair, c’est celui qui connaît le mieux le chemin puisqu’il a été élevé
chez vous mais je ne pense pas qu’il soit arrivé, n’est-ce pas ?
-Il
n’est pas là en effet. Il est parti combien de temps avant la tempête ?
-Presque
une heure, mais avec le vent…
-Je
vais aller à sa recherche.
-Ne
faites pas ça ! C’est très dangereux et au lieu d’un cadavre, nous pourrions
en trouver deux !
-Merci
monsieur. Je vous ramènerai Eclair dès que possible.
-Mais…
-Au
revoir.
Elle
raccrocha. Tout le groupe s’était tu et attendait ses explications. Elle alla
silencieusement se changer et remettre deux pulls : elle ne savait pas
combien de temps dureraient ses recherches. Elle redescendit et commença à
mettre ses bottes et son manteau, adossée à la cheminée. Finalement, Harm
demanda :
-Où
vas-tu ?
-Le
fiancé du colonel est quelque part dans cette tempête et je vais le chercher.
-Mic ?
s’exclama la jeune femme, pâle tout à coup.
-Quel
idiot ! Qu’est-ce qu’il avait besoin d’aller se balader dehors par un
temps pareil cet imbécile ! Il est hors de question que tu sortes pour
cet inconscient !
Silencieusement,
des larmes coulaient sur les joues de la jeune femme. Rose croisa son regard
et répliqua d’une voix ferme :
-Harm,
je vais le chercher que ça te plaise ou non. Sergueï, j’aimerai que tu amènes
des couvertures dans la grange pour quand je le ramènerai. Des bouillottes
aussi.
Capitaine,
vous restez là et vous vous occupez de Sarah.
-Voyons
ce n’est pas raisonnable ! Il est peut-être déjà mort à l’heure qu’il
est !
Rose
le foudroya du regard et lui lança :
-Si
je ne faisais que des choses raisonnables, vous ne seriez pas là, capitaine !
Vous n’êtes pas le centre du monde !
Elle
lui tourna le dos et se rendit directement à l’écurie, sans observer l’effet
provoqué par sa colère.
Elle
était très déçue par l’attitude de Harm. Comment pouvait-il penser qu’elle
devrait laisser geler dans la tempête un homme, de plus le fiancé de son amie.
La
jeune femme caressa les naseaux de Corail puis commença à seller son autre
cheval, Cirillo. Celui-ci lui souffla dans le cou pendant qu’elle passait
le mors dans sa bouche. En quelques minutes, ils furent prêts. Sergueï venait
d’arriver en apportant plusieurs couvertures et bouillottes. Rose en prit
une, qu’elle posa sur ses genoux puis elle sortit dans le froid.
L’étalon
hésita lorsqu’il fut frappé par les vents violents mais il avança dès qu’il
sentit la pression de sa cavalière.
Cela
faisait vingt minutes que les deux amis parcouraient le labyrinthe noir lorsque
l’animal dressa les oreilles et partit au galop droit devant lui. Peu après,
Rose reconnut la silhouette du jeune cheval qu’elle avait élevé avec les siens.
Sur la selle, une forme humaine était allongée. Elle s’approcha et secoua
l’homme qui la regarda avec surprise. Elle lui glissa une couverture sur les
épaules et lui tendit la bouillotte.
Elle
accrocha les rênes d’Eclair à sa selle et laissa sa monture choisir son chemin
vers l’écurie.
Une
demi-heure après, ils pénétraient dans le bâtiment. Aussitôt, Rose descendit
de cheval et aida le jeune homme à en faire autant :
-Comment
allez-vous ? Vos pieds n’ont pas gelé ?
-Je
ne crois pas. Vous êtes arrivée à temps. Merci…
-Ce
n’est rien. Réchauffez-vous un peu. Il y a des bouillottes bien chaudes là.
Il faut que je m’occupe des chevaux.
Une
heure plus tard, ils faisaient tous deux leur entrée dans la salle à manger
où les autres attendaient nerveusement. En le voyant, Sarah lui sauta au cou,
pleurant de joie et de bonheur :
-Tu
es vivant ! Merci Seigneur ! J’ai eu si peur !
Tout
en l’embrassant, Mic retira son manteau. C’est alors que Rose remarqua les
yeux noirs de jalousie de Harm. Elle en fut très peinée : cette haine
ne le conduirait à rien qu’à s’éloigner de son amie.
Durant
le sauvetage de Mic, Sergueï et Sébastien, le chauffeur de taxi, avaient préparé
le repas. Ils s’assirent tous à table, affamés.
A
la fin, ils s’installèrent devant la télévision pour avoir des nouvelles de
la météo mais l’antenne avait dû être arrachée car le poste restait désespérément
noir.
Rose
se rendit alors compte que la ligne téléphonique avait aussi été coupé. Elle
ne serait pas réparée avant la fin de la tempête.
Ils
étaient réellement isolés du monde extérieur mais ils étaient tous ensemble
et vraiment en sécurité.
Peu
après, ils allèrent se coucher. Tant bien que mal, Rose avait réussi à trouver
une place pour tout le monde. Pour se garder un peu d’intimité, elle tendit
un grand drap dans sa chambre où elle s’était placé un lit de camp.
Dans la nuit 3H00 : chambre de Rose
Au
milieu de la nuit, un cri étouffé lui parvint, tout près. Elle tendit l’oreille
et entendit Sergueï parler tout bas à son frère :
-Calme-toi…
Ce n’est qu’un cauchemar. C’est fini…
Un
gémissement lui répondit et les bribes d’une chanson russe lui parvinrent.
Elle sourit. Le rôle de grand frère consolateur allait très bien à ce beau
et grand jeune homme blond qui avait encore, par moments, un sourire d’enfant.
Le
lendemain, elle se réveilla de bonne heure. Dans la maison, tout était calme
et elle écouta un instant la respiration régulière des deux hommes qui dormaient
derrière le rideau. Elle se leva sans bruit et prépara le petit déjeuner.
Dehors,
la tempête faisait toujours rage mais elle sortit nourrir ses chevaux. Lorsque
Sarah et Mic arrivèrent, elle était prête et avait préparé la table pour tous
ses invités.
Ils
mangèrent et peu après Harm fit son apparition, d’un pas hésitant. Rose le
regarda avec surprise : malgré la longue nuit de sommeil qu’il venait
de passer, ses yeux brillaient et il les frottait sans cesse. Il la rassura :
-Ce
n’est rien. Je suis mal réveillé, c’est tout.
Elle
retourna dans sa chambre où elle trouva Sergueï en train de faire le lit :
-Comment
ça va ?
-Bien
mais Harm a fait des cauchemars toute la nuit. C’était plutôt agité !
-Je
l’ai entendu. C’est la première fois depuis qu’il est ici ?
-Oui.
Ce doit être la présence du colonel et de son fiancé. Je suis sûr qu’il l’aime
comme il n’a jamais aimé personne.
-Tu
as sans doute raison mais elle a fait son choix et il faut l’accepter.
La
journée se traîna en longueur. A six dans la maison, les jeux et les conversations
furent vite épuisés. Ils se couchèrent de bonne heure et Rose s’endormit tout
de suite.
Elle
fut réveillée par Sergueï qui parlait à Harm :
-Qu’est-ce
qu’il y a Harm ? Réponds-moi…
Elle
se leva, alluma la lumière et s’approcha du lit où le beau capitaine gisait,
trempé de sueur. Assis près de lui, attendrissant dans son T-Shirt trop grand,
Sergueï épongeait le visage de son frère avec un mouchoir.
D’un
geste précis, la jeune femme posa sa main sur le front brûlant. Elle se renseigna :
-Depuis
combien de temps est-il comme ça ?
-Cela
a dû commencé la nuit dernière et il aura lutté toute la journée pour ne pas
nous le montrer. Il me fait peur : il est trempé de sueur.
Rose
prit rapidement les choses en main. Elle alla chercher un gant de toilette
humide qu’elle posa sur son visage et un médicament qu’elle lui fit avaler.
Sergueï
essaya de savoir :
-Que
lui arrive-t-il ?
-Il
a beaucoup de fièvre. Il va certainement délirer et tant que la neige n’aura
pas cessé de tomber, le médecin ne viendra pas. De toute façon, nous ne pouvons
même pas le joindre.
-C’est
si grave que cela ?
-Je
ne sais pas. Tout dépendra de sa résistance physique qui a déjà été assez
émoussée par son accident et aussi de l’état de la maladie et de la fièvre.
Si elle diminue rapidement, il n’y aura aucun problème, sinon, il faudra faire
avec.
Trois
heures plus tard, malgré sa bonne volonté, Sergueï dormait debout. Rose l’envoya
se coucher sur le lit qu’elle avait quitté si tôt et elle observa pendant
quelques instants avec inquiétude le beau visage mouillé de sueur de son ami.
Malgré tous ses efforts, la fièvre ne baissait pas : elle avait même
tendance à augmenter. Peu après, il remua et commença à appeler faiblement :
-Papa !
Papa ne me laisse pas !
Patiemment,
la jeune femme épongea son front et calma ses peurs d’enfant. Plusieurs fois,
dans son délire, il appela le colonel, gémissant « Sarah » jusqu’à
ce que Rose serre sa main.
Le
jour se leva et elle entendit Sarah et Mic se réveiller mais Harm était toujours
dans un état critique. Sergueï s’approcha et elle vit des larmes dans les
yeux de ce grand et solide jeune homme. Elle l’envoya préparer le petit déjeuner
et informer les autres de la situation. Peu après, le colonel pénétra dans
la pièce. Ses yeux humides trahissaient
l’affection qu’elle éprouvait pour son collègue et elle questionna :
-Qu’a-t-il ?
Pourquoi ne se réveille-t-il pas ?
-Il
a certainement pris froid hier et comme il était déjà fatigué par son accident,
cela prend des dimensions incroyables.
-Il
ne risque rien ?
-Je
ne sais pas. Je n’arrive pas à faire baisser la fièvre ni à le soulager. Cela
fait plusieurs heures qu’il délire.
-On
doit aller chercher le médecin !
-Même
si on arrivait à la ville, il ne viendrait pas. Ce serait une pure folie.
Le meilleur moyen est de rester ici et de prier pour que tout se passe bien.
C’est un homme solide : il se battra… Je peux te laisser avec lui un
moment ? Je vais m’occuper des chevaux.
Une
heure plus tard, l’atmosphère qui régnait dans la maison était encore plus
morose que la veille. Chacun guettait l’arrêt des cris du vent qui les poursuivait
depuis bientôt trois jours. Pour ramener des sourires sur les visages, Rose
tenta une plaisanterie mais bien vite, elle se rendit compte de l’inutilité
de sa démarche.
Elle
retourna alors dans sa chambre où elle redonna un cachet au malheureux soldat
qui n’avait décidément pas de chance.
Les
deux femmes passèrent toute la journée près de lui, surveillant ses moindres
gestes. Lorsqu’elle l’entendit murmurer son nom puis l’appeler en gémissant,
Sarah craqua et se jeta sur lui, embrassant ses paupières, ses joues, sa bouche
en lui confiant :
-Harm !
Reste avec moi ! Je te demande pardon ! Je t’aime ! Réveille-toi
je t’en prie !
Mais
le corps malade resta inerte pendant plusieurs heures. La nuit revint et Rose
obligea sa compagne à aller se reposer.
Enfin,
la fièvre baissa et elle commença à reprendre espoir. Elle avait eu du mal
à cacher son inquiétude à ses amis tant elle avait hésité quant à sa totale
guérison.
Peu
après, il ouvrit enfin les yeux et trouva près de lui le visage de Sarah qui
sourit et lui chuchota :
-C’est
fini Harm. Je suis là et je ne vous laisserai pas tomber.
Alors
qu’il allait répondre, elle se pencha sur lui et l’embrassa passionnément.
Le
lendemain matin, la tempête était partie comme elle était venue, très vite.
Rose partit chercher le docteur car elle ne voulait prendre aucun risque et
s’assurer que Harm allait bien. Après un long examen, le médecin déclara que
le jeune homme avait attrapé la grippe, ce qui l’avait terrassé durant deux
jours. Il félicita les deux femmes pour leurs bons soins et les rassura :
quelques jours de repos au chaud et il irait mieux.
Le lendemain 8H00 : domicile de Rose
En
apportant son déjeuner à Harm, Mic trouva sa fiancé dans les bras de l’homme
dont il avait toujours eu peur. Peur de son sourire ravageur et de ses yeux
brillants qui attiraient toutes les femmes. Peur de son talent d’avocat aussi.
Mais surtout, peur de l’influence qu’il avait sur Sarah.
La
veille, elle avait refusé de repartir aux Etats-Unis avant que son ami ne
soit guéri : « le mariage attendra » avait-elle déclaré.
Maintenant,
il comprenait pourquoi. Depuis combien de temps cette femme qu’il aimait embrassait-elle
cet homme qu’il n’avait jamais apprécié ? Sans rien dire, il écrivit
une lettre à celle qui avait failli être sa femme puis il s’en alla en compagnie
du chauffeur de taxi.
Ils
ne se rendirent compte de son absence qu’en trouvant la lettre. En la lisant,
Mac se demanda si elle avait fait le bon choix. Mic l’aimait et le lui avait
toujours prouvé. Quant à ce beau et troublant capitaine, les horreurs qu’il
lui avait dites et la peine qu’il lui avait infligée suffiraient à remplir
un roman ! Ces pensées ne durèrent qu’une seconde car aussitôt, elle
le revit délirer et l’appeler. Même s’il ne lui avait pas avouer en face,
Harm l’aimait plus que tout : seul ce fait comptait.
Pour
cela et pour ce qu’elle s’était enfin décidé à accepter, elle ne pouvait plus
l’abandonner et se mentir à elle-même.
Rose
travaillait d’arrache-pied pour remettre en ordre sa maison qui avait été
quelque peu dérangée par ses invités lorsqu’une voiture s’arrêta devant chez
elle. Avant qu’elle ait eu le temps de poser son chiffon, elle entendit la
porte s’ouvrir et la voix familière d’Alex qui l’appelait. Elle se jeta dans
ses bras et l’embrassa avec fougue. Cela faisait deux mois qu’il n’avait pas
pu revenir chez eux. Il l’assit sur la table et la contempla. Enfin, il attira
sa tête vers lui et murmura :
-Comme
tu m’as manqué ! Je t’aime, tu sais…
Elle
sourit et répliqua :
-Moi
aussi, je t’aime, grand bêta.
Harm
et Sarah firent alors leur apparition. Encore faible, le jeune capitaine s’appuyait
sur le bras de celle qu’il aimait. Sergueï les suivait et Rose fit les présentations.
Ils
passèrent ensemble une heureuse semaine mais il fallut repartir. Rose et son
fiancé accompagnèrent leurs amis à l’aéroport et leur souhaitèrent bonne chance :
-J’espère
que nous nous reverrons.
-Nous
en avons discuté avec Sarah. Nous vous invitons tous les deux à notre mariage.
-Aux
Etats-Unis ?
-A
Washington.
-C’est
merveilleux ! Je suis si heureuse pour vous ! Nous serons ravis
de venir.
Alex
poursuivit :
-Vous
pourrez d’ailleurs venir quand vous le voudrez et… si Rose accepte, je vous
invite officiellement à notre mariage, l’été prochain.
-Alex !
Tu es sérieux ? s’exclama Rose, rouge de bonheur.
-Bien
sûr, mon amour. Es-tu d’accord ?
-Oh
mon Dieu, oui ! Je t’aime tant !
Resté
à part, Sergueï prit une photo des deux couples qui s’embrassaient puis, ils
se séparèrent.
17H25 : Dans un avion, au-dessus de l’Atlantique
Assis côte à côte, dans l’appareil sui les ramenait
chez eux, Harm et Sarah réfléchissaient au changement qui venait de s’opérer
dans leurs vies et qui allait influer sur toute leur existence.
La vie à deux, quel programme !
Pourtant, ils se sentaient forts et prêts à tout affronter,
ensemble.
Delcambre
Audrey août 2002