05 mai 2004
Cela faisait maintenant deux semaines que l’amiral Chegwidden avait pris sa retraite. La vie au JAG avait repris son cours normalement et presque comme avant. Seuls quelques détails laissaient deviner les changements qui s’étaient opérés au sein des membres du JAG depuis le départ de l’amiral et les nouvelles bonnes ou moins bonnes qui l’avaient accompagné. Une nouvelle pancarte ornait le bureau du désormais «capitaine de corvette Roberts». Le bureau laissé vide d’Harriet était occupé par un tout nouveau membre du JAG. Coates ne s’occupait plus des affaires de l’Amiral, mais du Juge Avocat Général remplaçant, le capitaine de corvette Sturgis Turner. Un dernier petit changement aussi, perceptible uniquement pour les anciens du JAG et les yeux exercés concernait le capitaine Harmon Rabb et le lieutenant colonel Sarah Mackenzie. Les sourires furtifs et les coups d’oeil complices qu’ils s’échangeaient, les longs repas pris ensemble au Benzinger en se regardant les yeux dans les yeux, faisaient la joie de leurs collèges qui avaient si longtemps espéré une vraie liaison entre les deux avocats.
13h30 G.M.T
Quartier Général du JAG
Falls Church, Virginie
Ce matin là, le capitaine de corvette Harmon Rabb venait d’arriver au quartier général du JAG. Comme d’habitude, il jeta un coup d’oeil au bureau du colonel Mackenzie, et comme d’habitude, il la vit déjà au travail, en train d’éplucher un nouveau dossier. Il décida d’aller lui dire bonjour. Arrivé au bureau de Mac, il frappa trois coups à la porte. Mac leva brusquement les yeux de sa paperasse.
M -Oh, bonjour Harm! Je ne vous avais pas entendu arriver.
H -Encore plongée dans un dossier épineux?
M -Oui, je dois défendre un marine qui a tué deux civils dans un accident de voiture.
H -Ca n’a pas l’air très compliqué comme affaire.
M -Le marine qui conduisait la voiture était ivre quand il a percuté une femme Irakienne et son fils en plein milieu de Bagdad...
H -Je comprends mieux la situation...
M -L’accident n’est pas passé inaperçu et des hommes qui priaient dans la mosquée à côté ont été attirés par le bruit. Quand ils ont vu la femme et l’enfant morts, ils sont devenus fous de rage et une émeute s’est formée. Deux marines qui patrouillaient près de la mosquée sont accourus pour porter secours au conducteur. Ca a dégénéré et un des deux marines s’est pris un coup de couteau avant que des renforts arrivent et calment la situation. On a frôlé l’accident diplomatique.
H -Etant donné les relations actuelles entre les Etats-Unis et l’Irak, ce n’est pas étonnant!
Sérieusement, Mac, vous êtes sûre de vouloir vous charger d’une affaire aussi importante alors que vous venez de vous faire opérer?
M -Je suis remise maintenant, Harm. Juste un peu fatiguée mais ça va. Et puis, il ne faut pas que je perde la main.(elle se lève) D’ailleurs, ça me fait penser que je dois aller interroger le marine blessé au couteau, il vient d’être rapatrié à Bethesda et...
H (la coupant et l’obligeant à se rasseoir)-Mac... Ne vous épuisez pas à défendre ce Marine. Restez prudente et reposez-vous si vous êtes fatiguée. Vous savez que je m’inquiète pour vous, Mac.
M - Oui, je le sais.
Elle dit cela en souriant, de ce sourire qu’il aimait tant, et il posa tendrement sa main sur la sienne.
Il la regarda s’engouffrer dans l’ascenseur. Elle partait interroger le Marine blessé. Quand les portes de l’ascenseur se refermèrent, il se dirigea à contrecoeur vers son bureau. Il aperçut Sturgis et l’interpella.
H -Sturgis!
S -Harm! Qu’est-ce que je peux faire pour toi?
H -Sturgis, c’est toi qui a confié l’affaire sur l’accident de voiture à Bagdad à Mac?
S -Oui, elle tenait absolument à reprendre le travail.
H -Décharge-la de cette affaire.
S -Quoi?
H -Décharge-la de cette affaire. Quoi qu’elle en dise, elle n’est pas encore tout à fait reposée de son opération. Tu la connais, elle va s’acharner sur ce dossier et travailler jour et nuit s’il le faut. Je pense que c’est trop tôt pour lui redonner une affaire de cette importance.
S -Je suis désolé Harm, mais je ne peux pas le faire, tu le sais bien. Elle a voulu cette affaire, elle la mènera jusqu’au bout.
H -Alors mets-moi aussi sur l’affaire. Ca, tu peux me l’accorder.
S -Humm...Je pense qu’on peut s’arranger là-dessus...
H -Merci Sturgis.
Il lui donna une tape amicale sur l’épaule et se dêpecha d’atteindre l’ascenseur.
Il courut jusqu’au parking. Mac était en train d’ouvrir la portière de sa voiture.
H -Mac! Mac, attendez!
Elle se retourna.
M -Harm, mais qu’est-ce que vous faites là?
H -Mac, je viens avec vous.
M -Mais, pour quoi faire? C’est mon affaire et c’est mon Marine.
H -Plus maintenant.
M -Comment? Vous...
H -Je suis votre «associé» sur cette affaire à présent. Hey, ne me regardez pas comme ça! J’ai fait ça pour vous!
M -Et je suppose que je ne peux rien y faire...
H -Tout juste...
M -Vous êtes encore pire qu’une mère-poule, Harmon Rabb junior!
H -Vous pensez que j’en fais trop?
M -Non, je crois que vous m’aimez... On y va Harm? Harm?
H -Oui, oui, Mac..., je...
M -C’est ce que j’ai dit qui vous perturbe?
H -C’est juste que... je ne m’attendais pas à ça...
Ils prirent place dans la voiture après s’être gentiment disputés pour savoir qui prendrait le volant.
Comme dans de nombreuses affaires, c’est Mac qui sortit vainqueur de cet affrontement.
15h25 G.M.T
Centre médical de la Marine
Bethesda, Maryland
H -Donc, vous dites que le lieutenant Harrison paraissait ivre quand vous êtes arrivé sur les lieux?
Cela faisait maintenant plus de cinq minutes que Harm et Mac interrogeaient le Marine blessé en Irak, le lieutenant Jim Sanger. Celui-ci leur avait donné des renseignements précieux sur ce qui s’était passé à Bagdad trois jours auparavant.
Lt Sanger -Oui, monsieur. Il titubait et ne tenait pas des propos cohérents. Il parlait de sa femme et de sa petite fille et en même temps maudissait «cette foutue guerre et ce foutu pays». Quand je me suis approché de lui, j’ai senti que son haleine puait l’alcool.
H -Pour vous il n’y a donc aucun doute sur le fait que le lieutenant Harrison était ivre?
Lt Sanger -Aucun, monsieur.
M -Lieutenant Sanger, comment avez-vous réussi à maîtriser les hommes qui s’étaient attroupés autour du lieutenant Harrison? Vous n’étiez que trois Marine et ces hommes étaient fous de rage.
Lt Sanger -Eh bien, madame, vous savez que nous ne nous déplaçons jamais sans nos mitraillettes pour une raison de sécurité. J’ai sommé les hommes de se calmer, mais sans succès, alors j’ai menacé de tirer, et comme ils ne semblaient pas réagir à ma menace, j’ai tiré une rafale en l’air.
M- Et ça a marché?
Lt Sanger -Oui et non, madame. La plupart d’entre eux se sont calmés et se sont reculés, mais d’autres ont encore été plus furieux et l’un d’eux a sorti son couteau. J’ai hésité à tirer et me voilà à l’hôpital. Après, je n’ai plus totalement été conscient de ce qui se passait autour de moi. J’ai juste entendu des coups de feu, vu d’autres marines arriver et entendu mon camarade le major Sioumerry me dire qu’ils allaient me sortir de là, que je ne devais pas m’en faire.
A ce moment, le médecin responsable du lieutenant Sanger arriva et frappa à la porte. Il fit signe à Harm et à Mac qu’il fallait laisser le soldat se reposer, son état étant toujours assez grave.
H -Bien, lieutenant. Je pense que nous allons devoir vous laisser, sinon votre médecin va nous mettre dehors. Merci de votre aide, vous serez sûrement appelé à la barre quand vous irez mieux.
Harm remit sa casquette sur la tête et se dirigea vers la porte de la chambre.
Lt Sanger -Au revoir, monsieur, madame.
M -Rétablissez-vous, lieutenant.
Lt Sanger -A vos ordres, madame.
Mac et Harm sortirent de la pièce et parlèrent tout en marchant dans le long couloir aseptisé de l’hôpital.
H -Votre client semble difficile à défendre Mac.
M -C’est le votre aussi, maintenant, Harm.
H -Vous avez raison, je ne m’y suis pas encore fait.
M -Vous savez, Harm, les Marines envoyés en Irak sont soumis à une pression énorme. Ils restent là-bas parfois durant plusieurs mois, en vigilance constante car ils peuvent être attaqués à tout moment. Cette situation est difficile à supporter, surtout quand une famille vous attend à l’autre bout du monde et prie chaque jour pour que vous reveniez indemne. C’est pour ça que des dérapages sont arrivés: les hommes ont la gâchette facile et se réfugient dans l’alcool pour oublier leur situation. Le lieutenant Harrison a une femme et une petite fille. Ce qui est arrivé était un accident.
H -Mais il y a quand même manquement au devoir.
M -Etes-vous de mon côté ou de celui de l’accusation, Harm?
H -Du votre, Mac.
Ils étaient arrivés au bout du couloir.
H -Vous voulez que nous retournions au JAG pour préparer notre défense ou vous préférez aller vous entretenir avec le lieutenant Harrison?
M -Oh, je reste ici, Harm.
H -A l’hôpital?
M -Oui, j’ai profité de l’occasion pour prendre un rendez-vous avec le médecin qui m’a opérée. Je vais passer des examens pour voir si l’opération a réussi.
H -Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit? Je vais rester avec vous dans ce cas.
M -Je ne voulais pas vous inquiéter davantage, Harm, vous l’êtes déjà suffisamment...
15h55 G.M.T
Mac attendait dans le couloir désert de l’hôpital. Elle venait de passer des examens et appréhendait les résultats. Elle avait peur de ce qu’elle allait entendre, peur que ça ait échoué. Au pire elle pouvait mourir. Au mieux, elle serait guérie et aurait 5% de chances d’avoir un enfant. Elle enfouit son visage dans ses mains et regretta d’avoir demandé à Harm de la laisser seule pour qu’il ne la voit pas dans cet état. Elle s’appuya contre le dossier de sa chaise et laissa son esprit vagabonder. Loin, loin....
21 MAI
Dîner de retraite de l’Amiral.
La nuit.
H -Ca va?
M -Vous n’arrêtez pas de me le demander.
H -Alors faites-moi une réponse crédible.
M -Je ne crois pas être à même de juger de quoi que ce soit en ce moment....
Et c’était vrai. Tout lui était tombé dessus le même jour: la mort de Webb, son endométriose. Et il était là, lui, Harmon Rabb Junior, pour la soutenir. Ils avaient d’abord parlé de Webb, elle avait pu dire ce qu’elle ressentait à quelqu’un qui l’écoutait. Et puis, il avait engagé la conversation sur la promesse. Sur l’enfant. Il ne savait pas.
M -....J’ai l’impression que les hommes ne font que passer dans ma vie. Excepté vous. Serez-vous toujours à mes côtés?
H -Toujours.
M -Alors vous devez savoir ce qu’a dit le médecin. Voilà... vous vous rappelez les douleurs que j’ai éprouvées dans le bas du dos depuis maintenant plus d’un mois?
H -Oui, je m’en souviens.
M -Eh bien... ça ne vient pas du dos. L’opération que j’ai subie était une laparo exploratrice. Elle a montré que j’avais une endométriose.
H -C’est... c’est grave?
M -Assez oui, mais c’est opérable. C’est une maladie qui provoque un développement anormal de la muqueuse utérine. Et... si j’ai réagi comme je l’ai fait quand vous m’avez reparlé de notre accord pour... pour avoir un enfant, ce n’est pas parce que je ne veux pas l’accepter, au contraire, je vous assure, rien ne me ferait plus plaisir, mais... à cause de mon endométriose, mes chances d’avoir un jour un bébé sont très réduites.
H -A quel point?
M -Moins de 5%.
H -Il y a quand même un espoir.
M -Très mince. Je sais que vous tenez beaucoup à avoir un enfant aussi je comprendrai que...
H -Il en est hors de question, Mac. Jamais je ne vous laisserai tomber, même si nous ne pouvons jamais avoir un enfant ensemble. Je viens de vous promettre de toujours rester à vos côtés, et je tiendrai ma promesse.
Il avait dit cela avec tant d’ardeur, de sûreté, sans l’ombre d’une hésitation ou d’un regret à l’égard d’un enfant impossible à créer que les yeux de Mac s’étaient remplis de larmes. Harm les avaient aperçues et l’avait prise dans ses bras, doucement. Comme elle s’était sentie bien dans ce cocon de douceur et de force, cette armure contre toutes les agressions extérieures. C’était un moment magique, un moment....
-Colonel?
M -Hein? Que?
-Colonel, vous allez bien?
Mac venait d’être tirée de ses souvenirs par le médecin. Elle s’aperçut qu’elle pleurait et essuya rapidement ses larmes du revers de la main.
M -Oui, oui, ça va... c’est juste... des souvenirs.
doc -Colonel, j’ai les résultats de vos examens.
Le médecin la regarda alors de la même façon que lorsqu’elle lui avait appris son endométriose. Ce regard inquiéta Mac, qui sentit son coeur battre plus vite et son estomac se contracter.
doc -Colonel, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
M -Commencez par la bonne.
doc -Votre opération a réussi au-delà de nos espérances et votre vie n’est pas en danger. Il ne devrait pas y avoir de récidive.
Mac poussa un soupir de soulagement, vite dépassé par le souvenir que la mauvaise nouvelle n’avait pas encore été énoncée.
M -Et... et la mauvaise?
doc (silence gêné)-Vous ne pourrez sûrement jamais avoir d’enfant.
16h15 G.M.T
Parking du centre médical de la Marine
Bethesda, Maryland
H -Mac, dites-moi ce qui ne va pas. Vous n’avez pas dit un mot depuis que vous m’avez rejoint à la cafétéria, après avoir reçu vos résultats.
M -(...)
H -Mac, qu’est-ce qu’elle vous a dit? Dites-le moi... Ne me laissez pas sans savoir.
Il l’avait prise par les épaules. Elle leva vers lui son regard plein de larmes et il eut la confirmation que quelque chose n’allait pas.
M -Le docteur a dit que... je ne pourrai jamais avoir d’enfant. C’est définitif.
Cette réponse eut l’effet d’un coup de massue pour Harm. Mais il ne laissa rien transparaître, pour Mac. Il la serra dans ses bras et lui parla doucement.
H -Mac. Je pense que vous devriez prendre votre après-midi de repos. Vous ne pouvez pas continuer à travailler dans cet état. L’affaire pourra bien attendre demain. Je vais appeler Sturgis, il l’acceptera sûrement.
Dix minutes plus tard, l’affaire était réglée. Harm avait lui aussi demandé son après-midi de repos, que Sturgis avait accepté compte tenu des circonstances.
Harm emmena Mac dans des endroits magnifiques. Marchant le long du fleuve ou assis sur un banc à contempler l’eau calme; appuyés contre un arbre, tête contre tête dans un parc verdoyant ou allongés dans l’herbe, la tête dans les nuages; ils passèrent leur après-midi à parler; de leur relation, de leurs problèmes, de choses banales. Et c’était comme si les huit dernières années et toutes leurs difficultés d’avouer leurs sentiments l’un pour l’autre s’effaçaient. Ils mirent les choses au point. Tant pis si un enfant ne pouvait naître de leur couple puisqu’ils s’aimaient.
De longs moments, aussi, ils restaient à marcher main dans la main, sans dire un mot, savourant ce moment de bonheur attendu depuis si longtemps.
La fin de l’après-midi arriva et bientôt, le soleil déjà déclinant se couchait. Ils décidèrent de rentrer et Harm raccompagna Mac chez elle. Mais, sur le pas de la porte, ils ne pouvaient se résoudre à se quitter. Doucement, Harm approcha son visage de celui de Mac. Leurs lèvres se touchèrent. Mais cette fois ils ne se dirent pas au revoir. Ils rentrèrent hâtivement et fermèrent la porte. Ils s’embrassèrent à nouveau et tombèrent allongés sur le canapé.
M -Harm, tu ne crois pas que nous allons trop vite?
Harm sourit, surpris.
H -Tu?
Mac se rendit alors compte qu’elle tutoyait Harm pour la première fois.
H -Non, je ne pense pas que nous allons trop vite, Mac, pas après huit ans.
La nuit qui suivit fut une nuit merveilleuse et inoubliable. Une nuit si intense que Mac en oublia tous ses soucis...
FIN DE LA PREMIERE PARTIE